LELIO"And the rest is silence..." (Shakespeare)
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Wednesday, August 11, 2004

Aujourd'hui.

Jour ardoise. Gris, sans mot sinon la craie blanche.

Ecrire les lignes du ciel en pluie dans les ravinements de la boue.

Ecrire comme on tomberait d'un nuage

...

Aujourd'hui donc - ce jour de grisaille :

Trois hommes sont assis. Ils ne disent pas un mot. Devant moi, un rond de lumière jaune. Je m'avance pour poser mes deux pieds dans le tunnel éblouissant. Je demande si je commence. Personne ne me répond, sauf un micro. "Allez-y, nous vous écoutons", dit la voix. Je lis le papier qu'on m'a donné. C'est peut-être un texte, mais je ne crois pas. Ca pourrait aussi bien être une liste de courses. C'est assez étrange. Je ne sais pas ce que je lis - et je sais moins encore comment. La lumière me vrille les yeux. Ma bouche me semble sèche. Je ne vois pas le visage des hommes devant moi. Le micro m'interrompt : "C'est bien. Arrêtez-vous. Récitez-nous un texte au choix." J'ai envie de demander quel texte, mais qu'importe puisque j'ai le choix ? Je pense au début de l'Alouette d'Anouilh - j'aime tant Anouilh. Mais les mots qui me viennent le plus naturellement en tête sont ceux de "Mon amour" d'Eluard. Je détourne mon regard pour n'être plus éblouie. Et je commence : "Mon amour pour avoir figuré mes désirs... mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre..." Le micro répète : "C'est bien. Merci." "Tes baisers dans la nuit vivante et le sillage de tes bras autour de moi..." Les mots s'enroulent, refusent de s'éteindre. Je les verse en pluie, c'est plus fort que moi. "Comme une flamme en signe de conquête..." "Merci", répète le micro. Mais je fais comme un malaise. Le genre de malaise que font ceux qui vont bien de corps mais qui meurent pour les mots chaque fois qu'ils les submergent. "Mes rêves sont au monde clairs et perpétuels et quand tu n'es pas là..." Le micro crahote. Un des hommes se lève. "Je rêve que je dors je rêve que je rêve..." Je pense à l'encre, je pense à la pluie, je pense au sommeil dont on ne se relève pas, aux bras auxquels on s'abandonne, aux choix qu'on fait, à ce que peut être la clarté, à ce que sont les rêves "perpétuels", aux instants de grâce, où tout s'ordonne, au visage de P- ... à son visage, oui, mais pourquoi ? Je ne me rends pas compte que mes larmes coulent. Je voudrais redire ce poème cent fois. Le redire comme d'autres s'y enroulent. Pour rester dans la grâce de l'instant et capturer le temps qui s'en va. L'homme qui s'est levé me dit "merci", très gentiment. "Il faut partir, maintenant, merci." Le micro aboie "Au suivant ! " et je pense à la chanson de Jacques Brel. Je voudrais m'asseoir sur l'estrade, m'ancrer dans le sol, devenir une planche soudée au planche - ne plus être moi. J'ai le vertige. Je sais que j'aime P.M que je l'aimerai toujours - c'est comme une épine dans ma chair. Pas parce que ça fait mal - oh non, mais parce qu'au contraire les instants avec lui étaient les seuls au monde qui soient devenus des bulles de clarté. Ce qui fait mal est ce que le temps préserve, non ce qu'il retire : "clairs et perpétuels" - ces instants, ces "rêves", c'était ça. "Mes rêves sont au monde clairs et perpétuels" alors que tout, autour, était gris, et que Paris m'étouffait, se serrait comme une pieuvre aux rames-tentacules autour de moi. Je voulais quitter cette ville, reprendre très vite mon train. Et en même temps, impossible de sortir de la bulle de mots où je me trouvais - de faire un pas. J'ai pensé à appeler L. Ma main serrait ma poche, mais mes poches était vides, mon sac était sur un fauteuil, dix mètres plus loin. Et dix mètres, non, je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas. L'espace d'un instant - qui m'a semblé terriblement long - je me suis dit : "je vais mourir là, en moi-même... tomber au fond, tout au fond de moi... là où personne ne me retrouvera... personne..." Je crois que j'ai crié une série de noms en moi-même. Et puis une main d'homme m'a tirée hors du cercle, et j'étais comme un homme qui émergerait d'un coma. J'ai pris mon sac. Je titubais. Je suis partie, partie vers la gare. Je ne savais même plus ce que je faisais là, ce que j'étais venue y faire. Je hais Paris, c'est viscéral. La peur me tordait le ventre - ou bien c'était peut-être le trac. Le trac de l'après-coup. J'ai dit "merci", je ne sais pas pourquoi. J'ai poussé les portes battantes. Derrière moi, une fille déclamait, sur le ton dont on récite les listes, "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme", de Stefan Zweig. J'avais déjà rendu mon papier. Je ne savais plus si j'avais eu à lire ce texte aussi - ou si j'avais lu, moi, une liste simple et bête. Est-ce que ça avait de l'importance ? Je ne serais pas prise pour le rôle, de toute façon. Lorsque les battants de la porte se sont refermés derrière moi, le micro crachait : "Au suivant !"

Dans le train, je repenserai à Jacques Brel.

Et aussi que j'ai failli basculer - et qu'on n'est jamais qu'à deux pas, juste entre le ciel et la craie blanche.


Thursday, August 05, 2004

Je n'ai pas eu l'occasion de tenir mon Journal On Line depuis quelques jours.

Les raisons ?

J'ai écrit, d'abord. Je veux dire : écrit vraiment - écrit tout court ; et non pas déposé en vrac quelques réflexions & miettes de vie.

Ma nouvelle se situe dans le Sud de l'Australie, au pays du désert, du sable rouge et de l'opale. Elle s'ouvre sur ces mots : "Tim Calahan se grattait le genou. Il se grattait toujours le genou quand les affaires s'annonçaient mal."

***

J'ai reçu dernièrement une réponse de la chaîne G******T, et plus précisément de leur magasin de Vendôme. Cette réponse dit ceci :

<< Madame,

Nous sommes proches de nos clients et essayons au maximum de tenir compte de
leurs remarques. C'est pourquoi je vous invite à venir voir les
modifications apportées à l'animalerie du G***vert de Vendôme.

cordialement,
XXX

G******* Vendôme.>>

Je n'ai pas pu passer au magasin, mais on m'a rapporté que depuis quelques jours, les rongeurs, qui étaient jusqu'ici exposés dans leurs cages en verre, sous la lumière directe et sans possibilité de se cacher, ont maintenant des petites maisons pour trouver de la tranquillité. Voici une des "améliorations", vraisemblablement parmi d'autres.

Je ne peux que dire bravo à G******T. Et pourtant, je n'y croyais pas beaucoup au départ !

Comme quoi, ça vaut la peine de se battre. D'écrire. De protester. D'attendre mieux, pour un monde meilleur (et revlà l'optimiste qui parle, là !  )

Je vous le dis, à vous aussi : ça vaut le coup de demander au petit magasin près de chez vous des produits "commerce équitable", de les réclamer encore, encore ; ça vaut le coup de s'élever contre de mauvaises conditions infligées à des animaux (et même si "c'est comme ça partout" - et alors ? il faut bien que ça commence par changer déjà "quelque part", non ? ; ça vaut le coup de choisir de façon "éthique" ses achats...) Je vous assure, rien n'est jamais vain : essayez ! Moi non plus, je n'y croyais pas... et pourtant ! *big joy*

A propos d'écriture, Grand Maître S. KING écrit ceci :

<< Mais cette impression que je m'efforce de décrire... est surtout perceptible sur le visage d'Isaac Bashevis Singer, lequel, quoique considéré par la critique étable comme relevant de la "vraie" littérature, a consacré une bonne partie de sa carrière aux diables, aux anges, aux démons et aux dybbuks. Attrapez donc un bouquin de Singer et jetez un coup d'oeil à la photo de l'auteur (...) Son visage est celui d'un vieillard, mais ce n'est là qu'un des masques des plus superficiels. Le petit garçon qu'il était est encore visible sur ses traits. Ca se voit surtout à ses yeux ; ils sont jeunes et clairs.

Si les écrivains de fantastique gardent ce visage juvénile, c'est peut-être parce qu'ils aiment bien le gorille. Ils n'ont jamais pris la peine de renforcer sa cage, et en conséquence, ils n'ont jamais eu à subir cette atrophie de l'imagination qui accompagne le passage à l'âge adulte, ce rétrécissement du champ visuel si nécessaire à la réussite de l'adulte. Un des paradoxes du fantastique et de l'horreur, c'est que l'écrivain spécialisé est comparable aux deux petits cochons qui construisent leurs maisons respectives en paille et en bois... sauf qu'au lieu de retenir la leçon et de se construire une maison en brique comme leur frère aîné et si adulte, l'écrivain se contente de la rebâtir avec de la paille ou du bois. Parce que, si dingue que ça paraisse, il aime voir arriver le loup qui va anéantir sa demeure, tout comme il aime voir le gorille sortir de sa cage. >>

(Stephen King traduit par J-D Brèque, "Anatomie de l'horreur" T1, chez J'ai Lu, p 183)

Je me reconnais bien dans ce petit cochon qui choisit, à ses risques et périls (mais pour le plus grand bonheur de sa plume) d'être cigale, ne serait-ce que dans sa façon de ne jamais mettre de mur autour de son imagination - et de sa propre vie, dans mon cas...

A ce propos... budget en gros sec !!!!!!!!

En fait les 12 heures de tournage du mois dernier (ainsi que les heures du mois d'avant) ne m'ont été payées que très en retard... Résultat : une feuille de salaire arrivée très en retard dans les bureaux de mon lycée mutualisateur (équivalent des Assedics pour les ex- "emplois-jeunes")... Et résultat final : je ne recevrai mes quelque 700 € mensuels (plus ou moins amputées de mes heures travaillées) qu'en fin de mois, et non au début. Ca s'appelle : "être dans la m... " Comme m'a dit une fille il n'y a pas très longtemps, en langage imagé et joliment fleuri : "vaut pas l'coup de s'casser le cul pour fair' quez'heures de figu, vu que tu dépenses plus que tu gagnes et que t'es dans la merde à la fin".

Le fait est que pour trois ou quatre castings, on se dégote au mieux un tournage. Donc 3 ou 4 A-R de TGV pour trouver 1 ou 2 jours de taf. Et ensuite, re-AR de TGV pour les sus-dits 1 ou 2 jours de tafs. Tout ça pour gagner entre 50 et 80 € nets la journée (50 à 80 € qui sont tout aussitôt amputés sur la compensation-chômage)... Ce qui revient, au final, à dépenser 5 AR de trains, une dizaine de t-k de métro et de bons coups de soleil ou de froid pour être encore plus dans la m-- (oui oui, dans la m--) en fin de mois.

Quand on fait le compte, au bout, il reste deux solutions :

1/ Rester le derrière dans son fauteuil.

2/ Se dégoter un boulot chiant (le genre de boulot qu'on dit "raisonnable", youpi) ... et peut-être s'offrir le luxe, juste pour le plaisir, de faire trois ou quatre figus par an. La joie !!!

Vive la vie de l'intermittent quand le travail se fait rare, tiens !!!


Saturday, July 31, 2004

Un poème que je sais, mais dont je ne sais plus le titre... et je ne sais même plus de qui il est.

Je n'en connais bien que le début :

"Je t'écris d'un pays où il fait noir,

Et ce n'est pas la nuit.

Je t'écris

Parce qu'il fait noir.

Je t'écris sur le mur

Qui est au fond du noir.

Il y a le noir puisqu'il me fait t'écrire.

Il y a un mur puisque j'écris dessus

Et c'est pour toi.

Je ne sais ce qu'est ce noir,

Je suis dedans.

Je t'écris sur un mur au fond du noir.

Je sais que dehors

Il ne fait pas noir.

Le plus souvent le mur est droit,

Mais je crois qu'il s'incurve.

Lorsque je dis

Qu'il est au fond du noir,

C'est pour me rassurer.

J'écris sur lui

Pour que ce soit utile.

Si jamais tu lis sur ce mur

Ce que j'écris pour toi,

Tu sauras peut-être

Où j'étais parqué."

Si quelqu'un peut me dire le nom de l'auteur, et le titre du poème, je l'en remercie.

A demain.

PS : Pour lire la suite du Journal, cliquez en bas de la page sur "NEXT", autant de fois que le site vous le propose. // N'oubliez pas que vous pouvez aussi consulter divers articles, liens etc. en cliquant sur "reviews" en haut à gauche de cette page // puis consulter les fichiers par thème par le petit encart qui s'ouvrira à la gauche de l'article ouvert // Sinon, même mode d'emploi pour chaque article : cliquez sur Next en bas de la page.


Friday, July 30, 2004

Le Premier Livre. Le Livre des Livres - la Bible.

Dans "Variations Sauvages", Hélène Grimaud écrit : "Je la lisais dans l'ordre et dans le désordre. J'ouvrais les pages au hasard. (...) Les mises à l'épreuve auxquelles Dieu soumettait son peuple comblaient mon mysticisme. Cette notion très orageuse de l'amour me ravissait. Je me régalais d'épisodes que je jugeais particulièrement osés et parfois, je m'étonnais qu'on laissât ce livre entre mes mains : des meurtres, des ruses, des infanticides, des incestes... C'était infiniment plus excitant que les niaiseries qu'on nous débitait pendant le catéchisme où je m'ennuyais copieusement."

****

Hier, j'ai vu un documentaire qui m'a donné le même sentiment de malaise et de nausée que certains discours soi-disant "pacifistes" ; et en fait délibérément partisans (et souvent moralisateurs, avec ça...)

Le documentaire s'intitulait : "La Paix nom de D---" - titre que je ne goûtais déjà pas (comment s'adresser soi-disant "à tout le monde", quand le titre est lui-même une forme de provocation ?)

Une majorité de chrétiens (cathos je pense pour la plupart) embarquait une minorité de musulmans et de Juifs pour un voyage voulu "gage de pacifisme" en Israël et en Palestine. Ils se rendent tout d'abord dans les territoires palestiniens. Là, ils sont confrontés au désespoir, à la misère, à la violence crue qui ne trouve plus la moindre soupape. Un gosse de onze ans s'en prend au rabbin Haddad, qui fait partie du groupe. Il lui dit de partir. Lui dit qu'ici, on ne veut pas de Juifs. "Nous sommes chez nous". La haine de ce petit bonhomme me soulève le coeur plus que le feu roulé d'une Kalach. Tant de révolte, tant d'amertume, tant d'entêtement dans ses refus de laisser ne serait-ce qu'une place à l'autre - de l'écouter. Et quand on apprend que son grand frère est mort à 17 ans, tué par une balle de Tsahal qui lui est entrée dans le dos... le discours fanatique et buté s'éclaire d'une parcelle d'humanité : on comprend... Le rabbin, dépassé par cette haine, tient tout de même à bénir le gosse. Et l'image dit plus qu'un dialogue : tandis que la main du rabbin se pose sur la tignasse du gosse, le gosse adresse un signe muet au rabbin, à l'aide de ses deux mains et de sa petite bouille butée : et sans connaître ce signe, là aussi, on comprend : "Ferme-la, sale colon ! Casse-toi !"

La scène qui m'a mise le plus mal à l'aise, cependant, c'est quand le petit groupe se rend dans le QG de Yasser Arafat, qui leur a préparé un discours décousu, incompréhensible et truffé d'une floppée d'accusations jamais étayées de la moindre preuve... Parmi elles : Israël, soi-disant, "utiliserait contre les Palestiniens des armes à l'uranium appauvri, d'où un nombre augmenté de cancers chez les enfants"... Ensuite, il s'emballe contre les balles nichées dans une statue de la Vierge : "Notre Sainte Vierge !" hurle-t-il, en zieutant la réaction (qui ne se fait pas attendre) des chrétiens : tout le monde, dans l'assemblée, hoche gravement la tête et s'indigne... En revanche, quand un étudiant israélien réchappé d'un attentat, militant de gauche (et qui devrait être sympathique à l'ensemble du "petit groupe", donc...), plein d'humour, de recul et de modération, ose avancer que les médias français ont "souvent" plus à coeur la cause palestinienne que la sécurité des Israéliens... là, remous dans la salle et refus d'entendre la suite.

Les deux jeunes Juifs du groupe s'interrogent de plus en plus devant la caméra : ils ont l'impression, dans cette histoire, de devoir, seuls, "faire des efforts", "avancer vers l'autre", "comprendre"... de l'autre côté, ils se heurtent (et leur minorité se heurte) à une surdité générale.

Mais revenons au discours d'Arafat... Alors qu'il a fini et empoigne fermement les mains des chrétiens et des musulmans qui se trouvent autour de lui, on (qui est "on" ? je ne sais même pas : tout va si vite... et semble si bien prémédité) pousse le malheureux rabbin Haddad (qui s'était bien gardé d'applaudir au discours brouillon d'Arafat) vers le raïs, qui lui plaque sur la joue un énorme baiser qui ressemble, de loin, à une morsure. Le pauvre Philippe Haddad, pris en sandwich entre le keffieh de Yasser et les épaules d'un autre "piégé", est contraint de lever les mains avec les proches du raïs, comme s'ils fêtaient, ensemble, une victoire. Les gens claquent dans leurs mains, sourient, crient leur enthousiasme débordant... et le rabbin de Nîmes, lui, déjà pris au piège, devient rouge et se met à pleurer...

Tout le monde est dupe : il pleure de joie... De joie, vraiment ? Hum... j'en doute fort. Même si, pour le rabbin Haddad lui-même (qui, comme dit l'un des deux jeunes Juifs présents "mérite mieux qu'Arafat"), j'aimerais le croire. Il dira à la caméra, un peu après qu'il s'est "simplement remis à D-eu, lui offrant son geste en offrande". Or on ne remet que ce qui nous coûte... et je ne peux m'empêcher de croire que ce geste lui a coûté... sans doute, même, douloureusement.

Or, le lendemain, la presse palestinienne (qui était discrètement présente et ne s'encombre pas, elle, de scrupules) fait sa première page de la photo. Le titre est-il : "Un voyage pour la paix ?" ou bien "Un groupe de pacifiste rend une visite à Arafat ?" Non. Oh non. Le titre c'est : "Le raïs dénonce les méfaits de l'uranium qu'utilise l'armée israélienne contre les enfants palestiniens..." Ca s'appelle "détournement d'image". Et aussi : "manipulation".

Est-ce là la "paix" que recherchait ce voyage ?

****

M. a passé la journée à l'hôpital, pour la pose de son port-à-cath.

J'ai repris mon roman (victoire !!!) et j'ai commencé parallèlement un autre récit, dur et violent - je n'ai aucun plaisir à l'écrire, mais il veut se vider, c'est comme ça. Je lui ai donné un titre (provisoire), mais son petit nom intime, celui dont je le gratifie, c'est "le furoncle", parce qu'il a besoin d'exploser et, ce faisant, ne me laisse pas le choix. Que faire, sinon, d'un bouton d'acné ?


Thursday, July 29, 2004

Ma Grand-Mère. Suzanne.

Suzette, lorsqu'elle était petite. Et Suzette de nouveau lorsqu'a fui sa mémoire.

Une toute petite femme menue, les yeux bleus, le nez fin et busqué, le menton volontaire, la voix grave.

Cette voix - un filet - nous berçait de chansons le soir. Et de contes, et de légendes. Et de mémoire familiale recousue fil à fil, tour à tour embellie, enlaidie ou réinventée. Elle, petite, devenait Peau-d'Ane et Grand-Père, déjà, le Prince Charmant. Nous, la ribambelle des mômes, nous devenions le Petit Poucet et sa tripotée de frangins. Grand-Mère enchâssait dans un même récit son enfance parisienne et des récits de naufrages, le récit de la mort de son frère et des contes de l'Ankou cheminant dans la lande, sous un lourd ciel d'orage... Elle passait de l'un à l'autre, du réel au mensonge, sans transition autre qu' "et", convaincue, innocente - pleinement sincère de bout en bout. Quand Grand-Père l'entendait, il recadrait l'histoire : "Mais non, Maman..." lui disait-il. De plus en plus souvent : "Mais non... tu sais bien que..." Tu sais bien que... Non, Grand-Mère ne savait plus, ou savait de moins en moins, ou peut-être que sa mémoire lui échappait déjà - et peut-être Grand-Mère la comblait-elle avec tout ce qu'elle trouvait dans ses malles : un farfadet, un roi méchant, une vieille sorcière, un pauvre petit âne... Qu'importait, pour nous tous, la part de vrai, et la part fausse ? Cet imaginaire qui rongeait, affamé, les trous de mémoire ? Dans notre chambre pentue, sous le vasistas fermé, c'était l'heure des histoires et tout était permis. On en voulait même parfois à Grand-Père de l'entendre, hors de notre chambre, interrompre Grand-Mère pour lui dire : "Tu sais bien... Mais enfin Maman, non... " Parce que nous étions prêts à tout croire.

Ma chambre de Portivy...

Je me souviens du vent, de ses rugissements furieux, du ciel noir au-dessus de nous, de la petite lampe posée sur un tabouret de bois et, au fond de la chambre, sous le toit incliné, de la masse de papiers "interdits" : secrets de famille, correspondances, vieilles photos enfouies, etc.

Grand-Mère fabriquait nos poupées. Grand-Mère croquait le temps avec de vieux crayons en bois. Grand-Mère confectionnait des déguisements magiques : de fées, de sorcières, de vaillants soldats... Grand-Mère ramenait des bombes non désamorcées dans le jardin. Grand-Mère nous apprenait à voler d'affreuses pommes - pour le simple plaisir du vol - dans le jardin voisin. Grand-Mère commençait toutes ses phrases par "Et si..." Grand-Mère nous faisait dessiner des squelettes de chevaux et corrigeait tous nos dessins en nous disant que "c'est à l'intérieur de votre modèle qu'il faut voir". Grand-Mère s'émerveillait de nos essais ratés. Grand-Mère faisait des fugues. Grand-Mère nous lisait à voix haute le Témoignage Chrétien et le Canard Enchaîné. Grand-Mère interrompait régulièrement sa lecture pour bifurquer sur une histoire. Ou pour imaginer "Et si..." Et si cette histoire nous arrivait ? Et si cet homme, là, dans le journal, était président de la République ? Et si comme ces gens-là, nous trouvions une cagnotte volée... ? Et si... Et si... Et Grand-Père disait : "Mais Maman...Tu sais bien que ça ne sert strictement à rien de refaire la réalité !"

Non, Grand-Mère ne savait pas. Son cerveau ne demandait qu'à voler, s'envoler. Les pommes des voisins étaient un peu les nôtres. Une bombe n'explose qu'en temps de guerre. En regardant bien les chevaux on pouvait voir leurs muscles à travers leur pelage. Les robes qu'elle cousait nous transformait vraiment en fées.

Lorsque Grand-Père est mort, la boîte crânienne de Grand-Mère a laissé sa mémoire galoper en libre course. Le "Et si..." de Grand-Mère tapissait de rêves les murs de son étroite chambre meublée.

L'avant-dernière fois que je l'ai vue, elle m'a montrée un livre de Christian Signol. Elle m'a assurée que mon grand-père l'avait écrit. Que le nom sur la couverture n'était qu'un banal pseudonyme. Ou un usurpateur - un odieux voleur de manuscrits... Elle ne savait plus bien, ça l'agaçait un peu. Puis, d'un air rassuré, elle m'a dit qu'en fait non, ce livre était un quatre mains, rédigé par elle et Grand-Père, et qu'ils s'étaient inventé un nom. Après une courte pause, elle m'a dit : "On aurait peut-être pu trouver plus joli que Christian Signol... Ce n'est pas grave. Ce livre-là, il est à nous deux. Qui êtes-vous, déjà, je ne sais plus ? Ma petite-fille ? Ah. Vraiment ? Est-ce que vous aussi, vous écrivez ?"

Et je lui ai dit : "Oui, Grand-Mère".

*

La chimio de M. s'est bien passée. On a mangé ensemble un Magnum vanille-chocolat. J'étais surprise que ça passe si bien. Pas de nausée.

Voilà longtemps, de nouveau, que je ne travaille plus à mon roman. Mais le bon signe, c'est que l'envie me taraude, et que j'ai beaucoup de nouvelles idées.



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