LELIO"And the rest is silence..." (Shakespeare)
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Posted by: Lelio_Leeloo

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Original: 7/29/2004 1:21 PM
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Thursday, July 29, 2004

 

Ma Grand-Mère. Suzanne.

Suzette, lorsqu'elle était petite. Et Suzette de nouveau lorsqu'a fui sa mémoire.

Une toute petite femme menue, les yeux bleus, le nez fin et busqué, le menton volontaire, la voix grave.

Cette voix - un filet - nous berçait de chansons le soir. Et de contes, et de légendes. Et de mémoire familiale recousue fil à fil, tour à tour embellie, enlaidie ou réinventée. Elle, petite, devenait Peau-d'Ane et Grand-Père, déjà, le Prince Charmant. Nous, la ribambelle des mômes, nous devenions le Petit Poucet et sa tripotée de frangins. Grand-Mère enchâssait dans un même récit son enfance parisienne et des récits de naufrages, le récit de la mort de son frère et des contes de l'Ankou cheminant dans la lande, sous un lourd ciel d'orage... Elle passait de l'un à l'autre, du réel au mensonge, sans transition autre qu' "et", convaincue, innocente - pleinement sincère de bout en bout. Quand Grand-Père l'entendait, il recadrait l'histoire : "Mais non, Maman..." lui disait-il. De plus en plus souvent : "Mais non... tu sais bien que..." Tu sais bien que... Non, Grand-Mère ne savait plus, ou savait de moins en moins, ou peut-être que sa mémoire lui échappait déjà - et peut-être Grand-Mère la comblait-elle avec tout ce qu'elle trouvait dans ses malles : un farfadet, un roi méchant, une vieille sorcière, un pauvre petit âne... Qu'importait, pour nous tous, la part de vrai, et la part fausse ? Cet imaginaire qui rongeait, affamé, les trous de mémoire ? Dans notre chambre pentue, sous le vasistas fermé, c'était l'heure des histoires et tout était permis. On en voulait même parfois à Grand-Père de l'entendre, hors de notre chambre, interrompre Grand-Mère pour lui dire : "Tu sais bien... Mais enfin Maman, non... " Parce que nous étions prêts à tout croire.

Ma chambre de Portivy...

Je me souviens du vent, de ses rugissements furieux, du ciel noir au-dessus de nous, de la petite lampe posée sur un tabouret de bois et, au fond de la chambre, sous le toit incliné, de la masse de papiers "interdits" : secrets de famille, correspondances, vieilles photos enfouies, etc.

Grand-Mère fabriquait nos poupées. Grand-Mère croquait le temps avec de vieux crayons en bois. Grand-Mère confectionnait des déguisements magiques : de fées, de sorcières, de vaillants soldats... Grand-Mère ramenait des bombes non désamorcées dans le jardin. Grand-Mère nous apprenait à voler d'affreuses pommes - pour le simple plaisir du vol - dans le jardin voisin. Grand-Mère commençait toutes ses phrases par "Et si..." Grand-Mère nous faisait dessiner des squelettes de chevaux et corrigeait tous nos dessins en nous disant que "c'est à l'intérieur de votre modèle qu'il faut voir". Grand-Mère s'émerveillait de nos essais ratés. Grand-Mère faisait des fugues. Grand-Mère nous lisait à voix haute le Témoignage Chrétien et le Canard Enchaîné. Grand-Mère interrompait régulièrement sa lecture pour bifurquer sur une histoire. Ou pour imaginer "Et si..." Et si cette histoire nous arrivait ? Et si cet homme, là, dans le journal, était président de la République ? Et si comme ces gens-là, nous trouvions une cagnotte volée... ? Et si... Et si... Et Grand-Père disait : "Mais Maman...Tu sais bien que ça ne sert strictement à rien de refaire la réalité !"

Non, Grand-Mère ne savait pas. Son cerveau ne demandait qu'à voler, s'envoler. Les pommes des voisins étaient un peu les nôtres. Une bombe n'explose qu'en temps de guerre. En regardant bien les chevaux on pouvait voir leurs muscles à travers leur pelage. Les robes qu'elle cousait nous transformait vraiment en fées.

Lorsque Grand-Père est mort, la boîte crânienne de Grand-Mère a laissé sa mémoire galoper en libre course. Le "Et si..." de Grand-Mère tapissait de rêves les murs de son étroite chambre meublée.

L'avant-dernière fois que je l'ai vue, elle m'a montrée un livre de Christian Signol. Elle m'a assurée que mon grand-père l'avait écrit. Que le nom sur la couverture n'était qu'un banal pseudonyme. Ou un usurpateur - un odieux voleur de manuscrits... Elle ne savait plus bien, ça l'agaçait un peu. Puis, d'un air rassuré, elle m'a dit qu'en fait non, ce livre était un quatre mains, rédigé par elle et Grand-Père, et qu'ils s'étaient inventé un nom. Après une courte pause, elle m'a dit : "On aurait peut-être pu trouver plus joli que Christian Signol... Ce n'est pas grave. Ce livre-là, il est à nous deux. Qui êtes-vous, déjà, je ne sais plus ? Ma petite-fille ? Ah. Vraiment ? Est-ce que vous aussi, vous écrivez ?"

Et je lui ai dit : "Oui, Grand-Mère".

*

La chimio de M. s'est bien passée. On a mangé ensemble un Magnum vanille-chocolat. J'étais surprise que ça passe si bien. Pas de nausée.

Voilà longtemps, de nouveau, que je ne travaille plus à mon roman. Mais le bon signe, c'est que l'envie me taraude, et que j'ai beaucoup de nouvelles idées.

 Posted 7/29/2004 1:21 PM - 9 Views - 0 eProps - 0 comments

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