| | Aujourd'hui.
Jour ardoise. Gris, sans mot sinon la craie blanche.
Ecrire les lignes du ciel en pluie dans les ravinements de la boue.
Ecrire comme on tomberait d'un nuage
...
Aujourd'hui donc - ce jour de grisaille :
Trois hommes sont assis. Ils ne disent pas un mot. Devant moi, un rond de lumière jaune. Je m'avance pour poser mes deux pieds dans le tunnel éblouissant. Je demande si je commence. Personne ne me répond, sauf un micro. "Allez-y, nous vous écoutons", dit la voix. Je lis le papier qu'on m'a donné. C'est peut-être un texte, mais je ne crois pas. Ca pourrait aussi bien être une liste de courses. C'est assez étrange. Je ne sais pas ce que je lis - et je sais moins encore comment. La lumière me vrille les yeux. Ma bouche me semble sèche. Je ne vois pas le visage des hommes devant moi. Le micro m'interrompt : "C'est bien. Arrêtez-vous. Récitez-nous un texte au choix." J'ai envie de demander quel texte, mais qu'importe puisque j'ai le choix ? Je pense au début de l'Alouette d'Anouilh - j'aime tant Anouilh. Mais les mots qui me viennent le plus naturellement en tête sont ceux de "Mon amour" d'Eluard. Je détourne mon regard pour n'être plus éblouie. Et je commence : "Mon amour pour avoir figuré mes désirs... mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre..." Le micro répète : "C'est bien. Merci." "Tes baisers dans la nuit vivante et le sillage de tes bras autour de moi..." Les mots s'enroulent, refusent de s'éteindre. Je les verse en pluie, c'est plus fort que moi. "Comme une flamme en signe de conquête..." "Merci", répète le micro. Mais je fais comme un malaise. Le genre de malaise que font ceux qui vont bien de corps mais qui meurent pour les mots chaque fois qu'ils les submergent. "Mes rêves sont au monde clairs et perpétuels et quand tu n'es pas là..." Le micro crahote. Un des hommes se lève. "Je rêve que je dors je rêve que je rêve..." Je pense à l'encre, je pense à la pluie, je pense au sommeil dont on ne se relève pas, aux bras auxquels on s'abandonne, aux choix qu'on fait, à ce que peut être la clarté, à ce que sont les rêves "perpétuels", aux instants de grâce, où tout s'ordonne, au visage de P- ... à son visage, oui, mais pourquoi ? Je ne me rends pas compte que mes larmes coulent. Je voudrais redire ce poème cent fois. Le redire comme d'autres s'y enroulent. Pour rester dans la grâce de l'instant et capturer le temps qui s'en va. L'homme qui s'est levé me dit "merci", très gentiment. "Il faut partir, maintenant, merci." Le micro aboie "Au suivant ! " et je pense à la chanson de Jacques Brel. Je voudrais m'asseoir sur l'estrade, m'ancrer dans le sol, devenir une planche soudée au planche - ne plus être moi. J'ai le vertige. Je sais que j'aime P.M que je l'aimerai toujours - c'est comme une épine dans ma chair. Pas parce que ça fait mal - oh non, mais parce qu'au contraire les instants avec lui étaient les seuls au monde qui soient devenus des bulles de clarté. Ce qui fait mal est ce que le temps préserve, non ce qu'il retire : "clairs et perpétuels" - ces instants, ces "rêves", c'était ça. "Mes rêves sont au monde clairs et perpétuels" alors que tout, autour, était gris, et que Paris m'étouffait, se serrait comme une pieuvre aux rames-tentacules autour de moi. Je voulais quitter cette ville, reprendre très vite mon train. Et en même temps, impossible de sortir de la bulle de mots où je me trouvais - de faire un pas. J'ai pensé à appeler L. Ma main serrait ma poche, mais mes poches était vides, mon sac était sur un fauteuil, dix mètres plus loin. Et dix mètres, non, je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas. L'espace d'un instant - qui m'a semblé terriblement long - je me suis dit : "je vais mourir là, en moi-même... tomber au fond, tout au fond de moi... là où personne ne me retrouvera... personne..." Je crois que j'ai crié une série de noms en moi-même. Et puis une main d'homme m'a tirée hors du cercle, et j'étais comme un homme qui émergerait d'un coma. J'ai pris mon sac. Je titubais. Je suis partie, partie vers la gare. Je ne savais même plus ce que je faisais là, ce que j'étais venue y faire. Je hais Paris, c'est viscéral. La peur me tordait le ventre - ou bien c'était peut-être le trac. Le trac de l'après-coup. J'ai dit "merci", je ne sais pas pourquoi. J'ai poussé les portes battantes. Derrière moi, une fille déclamait, sur le ton dont on récite les listes, "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme", de Stefan Zweig. J'avais déjà rendu mon papier. Je ne savais plus si j'avais eu à lire ce texte aussi - ou si j'avais lu, moi, une liste simple et bête. Est-ce que ça avait de l'importance ? Je ne serais pas prise pour le rôle, de toute façon. Lorsque les battants de la porte se sont refermés derrière moi, le micro crachait : "Au suivant !"
Dans le train, je repenserai à Jacques Brel.
Et aussi que j'ai failli basculer - et qu'on n'est jamais qu'à deux pas, juste entre le ciel et la craie blanche. |